Eric Sadin : Le désert de nous mêmes – Le tournant intellectuel et créatif de l'intelligence artificielle; Éditions L’Échappée, quatrième trimestre 2025, 259 pages, 19 €.
L'influence des IA sur notre manière de nous exprimer : comme le langage d'interrogation est formaté, nous formatons inconsciemment notre manière de nous exprimer pour être conforme à cette doxa, d'où un appauvrissement certain de celui-ci.
Eric Sadin, auteur prolixe depuis 2009 d'essais nous mettant en garde contre l'influence grandissante des technologies numériques poursuit ici son action – à travers le récit du contre sommet de l'IA du 10 février 2025 – et son œuvre initiée en 2018 avec « L'intelligence artificielle ou l'Enjeu du siècle ».
« Le désert de nous mêmes » fut commenté à sa sortie, en octobre 2025 dans Libération, La Dépêche et L'Humanité1. Un an plus tard, que pouvons nous ajouter ? Déjà, il est toujours d'actualité. De plus et ironiquement, il est rejoint par l'Encyclique magnifica humanitas, publiée l'année suivante, notamment par le parallèle à faire entre d'une part l'évolution de la société technologique depuis le début du XIX° siècle, et l'évolution de la doctrine sociale de l'église depuis le milieu de ce même XIX° siècle.
Son introduction, longue et fortement documentée, nous rappelle l'évolution de la société depuis le début de l'industrialisation. Comment nous nous sommes dépossédés de l’œuvre au profit de la machine, de sa conduite puis simplement de sa maintenance.
Cette introduction nous refait donc visiter la transformation de notre rapport au travail : d'artisan, oeuvrier à ouvrier, manufacturier. Progressivement, suivant les trois premières révolutions industrielle, l'accès au temps libre s'échange contre une aliénation aux moyens de production.
Puis ce temps "libre" que devient t'il ? Comme le disait le patron d'une chaîne de télévision privée2, "c'est du temps de cerveau humain disponible".
Puis vient la quatrième révolution industrielle, celle de l'information et de l'informatique avancée. Information au sens informatisation, mais encore plus au sens de la manipulation de l'information qui, comme on le disait déjà dans les années 1970 (au siècle dernier) fait que « si c'est gratuit, c'est vous le produit ».
Maintenant, avec les IA qui ne vont cesser de progresser, nous n'avons même plus besoin de penser et encore moins de réfléchir.
Alors oui, comme l'écrit Eric Sadin, il y a un problème. Après avoir perdu la capacité de créer de nos mains, nous perdons la capacité de concevoir, et donc bientôt de créer.
Comment réagir, que faire ? Au niveau individuel, persévérer à créer sans utiliser d'outils que nous ne maîtrisons pas totalement. Au niveau collectif, réguler ces nouveaux agents et leur utilisation. Il y a des IA de guerre, mais même si elles ont une capacité létale, l'ordre de tuer devrait être donné par un humain conscient et responsable de ce qu'il fait, ou laisse faire.
Un autre problème, esquissé par Eric Sadin, est l'immense consommation d'énergie et de matière première nécessaire aux IA pour se développer. Besoins incommensurables en énergie, en semi-conducteurs (mémoires et processeurs) et ... en eau pour refroidir tout ça. C'est peut être par cette logistique que l'humanité est vraiment en danger : quand nous aurons tellement pollué la terre pour faire de l'énergie pour les IA, quand nous aurons laissé accaparer nos ressources en eau potable aux profits des data-center, alors pourrons nous nous souvenir que le papier-monnaie, ça ne se mange pas3.
C'est à travers cette vision apocalyptique et son récit du contre sommet de l'IA que Eric Sabin nous invite à imposer à l'IA quelques principes de base :
1 Tout être humain est singulier, et cette singularité ne doit pas être mise en péril.
2 Tout être humain, étant donné sa fragilité d'une part, sa capacité d'adaptation limitée de l'autre, doit être protégé des chocs technologiques.
3 Protéger les savoirs-faire ancestraux de toute automatisation.
4 La société est faite de liens d'interdépendance, à l'opposé des systèmes qui conduisent à l'isolement et, à terme, à la violence.
5 La prééminence des techniciens, juges et parties dans l'IA, doit être inversée au profit des praticiens.
6 Ne pas subventionner les organismes qui ne respectent pas les points précédents.
7 Les auteurs et créateurs se tiendront à distance des IA notamment génératives.
Ces éléments sont encore loin de la sobriété des trois lois de la robotique d'Asimov. Ils permettent d'ouvrir le dialogue législatif avec les instances européennes et françaises.
Suit un programme de sept actions : cette controverse n'est pas close.
En conclusion : exister, résister, construire un futur humain rapidement : avant 2029.
1Libération le 13/10/25, La Dépêche le 28/9/25, L'Humanité le 3/10/25.
2Patrick Le Lay en 2004, alors président du groupe TF1 : « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »
3Sitting Bull (1831 - 1890) : La célèbre citation attribuée au chef sioux Sitting Bull est : « Lorsque le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas »

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